Autisme et Genre

Cet article a été rédigé par

Adeline Lacroix, Marie Rabatel (Association Francophone de Femmes Autistes – AFFA), et le Dr David Gourion

Pour aller plus loin : L’Association Francophone de Femmes Autistes (AFFA), organise en partenariat avec le CRAIF (Centre de Ressources Autisme Ile de France) la première édition du colloque – Femme avant tout – le jeudi 14 mars 2019 de 9h à 17h30 dans la salle Victor Hugo de l’Assemblée Nationale – Paris.

Autisme et Genre

L’autisme a longtemps été considéré comme une condition majoritairement masculine. De fait, certains facteurs de protection, génétiques, hormonaux ou encore environnementaux, peuvent expliquer une incidence plus importante chez les garçons [1]. Toutefois, de nombreuses recherches récentes mettent en évidence une large sous-évaluation des troubles du spectre de l’autisme chez les femmes, en particulier lorsqu’elles n’ont pas de déficience intellectuelle associée [2]. Ces dernières, bien que ne différant pas des hommes au niveau des critères fondamentaux que l’on retrouve dans le DSM-5 (déficits dans les interactions sociales et dans la communication ; intérêts spécifiques, stéréotypies et particularités sensorielles), peuvent avoir des manifestations phénotypiques plus subtiles voire sensiblement différentes.

Tout d’abord, leur fonctionnement social peut être meilleur en apparence [3], avec une motivation sociale plus importante [4] et davantage de réciprocité [5]. Elles peuvent également être plus performantes que leurs pairs masculins dans leur communication verbale et non verbale [6], [7]. Cela peut s’expliquer à la fois par des facteurs intrinsèques biologiques, pouvant notamment agir sur le développement et la plasticité cérébrale [8], et par des facteurs extrinsèques environnementaux, comme l’éducation et les attentes sociales liées au genre [9]. Par conséquent, les personnes autistes de sexe féminin développent souvent davantage de stratégies d’imitation et de camouflage, pouvant permettre une certaine intégration, mais se révélant souvent couteuses et générant des conséquences délétères sur le long terme [9].

De plus, leurs intérêts spécifiques et comportements stéréotypés s’avèrent qualitativement différents. Il n’est par exemple pas rare qu’une petite fille autiste s’intéresse aux animaux, à la danse, aux mondes imaginaires etc., ce qui est plus socialement attendu et peut les rendre moins visibles [10]. En outre, il semble que les problèmes d’hypersensibilités sensorielles soient plus développés chez les personnes autistes de sexe féminin [11].

Par ailleurs, celles-ci peuvent aussi avoir un fonctionnement exécutif (notamment flexibilité mentale, vitesse de traitement de l’information, auto-génération) meilleur que celui des garçons lorsqu’il est évalué par des tests [12], contribuant à cacher certaines difficultés. Néanmoins, il peut poser problème en vie quotidienne [13] et ainsi avoir des répercussions sur l’autonomie.

Notons également que les petites filles et femmes autistes tendent à développer davantage de comorbidités internalisées, telle que l’anxiété, la dépression [15], qui sont parfois peu visibles. A l’inverse, elles seront moins sujettes aux troubles externalisées comme l’hyperactivité [16], qui peuvent être plus alarmants de prime abord de par leur manifestation plus évidente.

Bien que tout type de profil puisse s’observer chez les deux sexes, il peut exister des spécificités au niveau du profil autistique féminin. Or les outils diagnostiques actuels manquent parfois de sensibilité à les mettre en avant, en particulier à l’âge adulte [3], [14]. Cela peut conduire à la fois à ce qu’elles soient moins dépistées mais aussi, à ce qu’elles reçoivent un diagnostic erroné.

[1] S. M. Schaafsma et D. W. Pfaff, « Etiologies underlying sex differences in Autism Spectrum Disorders », Front Neuroendocrinol, vol. 35, no 3, p. 255‑271, août 2014.

[2]R. Loomes, L. Hull, et W. P. L. Mandy, « What Is the Male-to-Female Ratio in Autism Spectrum Disorder? A Systematic Review and Meta-Analysis », J Am Acad Child Adolesc Psychiatry, vol. 56, no 6, p. 466‑474, juin 2017.

[3] M.-C. Lai et al., « A Behavioral Comparison of Male and Female Adults with High Functioning Autism Spectrum Conditions », PLoS One, vol. 6, no 6, juin 2011.

[4] A. M. Head, J. A. McGillivray, et M. A. Stokes, « Gender differences in emotionality and sociability in children with autism spectrum disorders », Molecular Autism, vol. 5, p. 19, févr. 2014.

[5] T. B. van Ommeren, S. Begeer, A. M. Scheeren, et H. M. Koot, « Measuring Reciprocity in High Functioning Children and Adolescents with Autism Spectrum Disorders », J Autism Dev Disord, vol. 42, no 6, p. 1001‑1010, juin 2012.

[6]  S. Park et al., « Sex differences in children with autism spectrum disorders compared with their unaffected siblings and typically developing children », Research in Autism Spectrum Disorders, vol. 6, no 2, p. 861‑870, avr. 2012.

[7] A. Rynkiewicz et al., « An investigation of the ‘female camouflage effect’ in autism using a computerized ADOS-2 and a test of sex/gender differences », Molecular Autism, vol. 7, p. 10, 2016.

[8] L. Mottron et al., « Sex differences in brain plasticity: a new hypothesis for sex ratio bias in autism », Mol Autism, vol. 6, p. 33, 2015.

[9] M.-C. Lai et al., « Quantifying and exploring camouflaging in men and women with autism », Autism, vol. 21, no 6, p. 690‑702, août 2017.

[10] M.-C. Lai, M. V. Lombardo, B. Auyeung, B. Chakrabarti, et S. Baron-Cohen, « Sex/Gender Differences and Autism: Setting the Scene for Future Research », J Am Acad Child Adolesc Psychiatry, vol. 54, no 1, p. 11‑24, janv. 2015.

[11] A. Rynkiewicz et I. Łucka, « Autism spectrum disorder (ASD) in girls. Co-occurring psychopathology. Sex differences in clinical manifestation. », Psychiatria Polska, p. 1‑11, 2015.

[12] S. Bölte, E. Duketis, F. Poustka, et M. Holtmann, « Sex differences in cognitive domains and their clinical correlates in higher-functioning autism spectrum disorders », Autism, vol. 15, no 4, p. 497‑511, juill. 2011.

[13] E. I. White et al., « Sex differences in parent-reported executive functioning and adaptive behavior in children and young adults with autism spectrum disorder », Autism Research, p. n/a-n/a, 2017.

[14] E. A. Zeestraten et al., « Sex differences in frontal lobe connectivity in adults with autism spectrum conditions », Transl Psychiatry, vol. 7, no 4, p. e1090, avr. 2017.

[15] S. Cassidy, P. Bradley, J. Robinson, C. Allison, M. McHugh, et S. Baron-Cohen, « Suicidal ideation and suicide plans or attempts in adults with Asperger’s syndrome attending a specialist diagnostic clinic: a clinical cohort study », Lancet Psychiatry, vol. 1, no 2, p. 142‑147, juill. 2014.

[16] K. Supekar, T. Iyer, et V. Menon, « The influence of sex and age on prevalence rates of comorbid conditions in autism », Autism Research, vol. 10, no 5, p. 778‑789, mai 2017.

Les violences sexuelles

La violence sexuelle à l’égard des femmes est un problème de santé publique majeur qui augmente le risque de suicide, de stress post-traumatique (TSPT) et de toxicomanie [1], [2]. Comme le souligne le rapport mondial de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la prévention de la violence, les femmes qui présentent des vulnérabilités psychiques ou physiques sont plus particulièrement vulnérables aux violences sexuelles [3]. Mais se confier au sujet d’une violence sexuelle, souvent encore malheureusement trop souvent considéré comme honteux et stigmatisant par les victimes, est difficile, tant les mythes et les fausses croyances perdurent («les femmes provoquent le viol par leur habillement ou leur comportement») et leurs corollaires – les sentiments de culpabilité, de déni et la peur d’être blâmées – demeurent encore extrêmement prévalents [4].

Parmi les différents types de vulnérabilités, les troubles du spectre de l’autisme (TSA), dont la prévalence est actuellement estimée à environ 1 personne sur 59 [5], et qui sont vraisemblablement sous-évalués, se caractérisent notamment par des difficultés dans la capacité à décoder les intentions cachées et les émotions des autres. Les personnes autistes sont une population à très haut risque de subir des violences sexuelles tout au long de leur vie. Aux conséquences psychotraumatiques s’ajoutent un sur-handicap, pouvant ainsi diminuer leur autonomie [12]

D’après les rares études disponibles à ce jour, les femmes du spectre de l’autisme courent un risque deux à trois fois plus élevé de victimisation sexuelle que le reste de la population, comme cela a été montré dans plusieurs études [6], [7], [8], [9], [10]. Ce risque accru de victimisation sexuelle peut s’expliquer par plusieurs hypothèses, que sont leur statut de femme dans notre société, la vulnérabilité souvent perceptible des femmes du spectre autistique, susceptible d’attirer l’attention des prédateurs sexuels, leurs difficultés à décoder les intentions malveillantes des autres et les situations ambiguës, mais aussi le sentiment de rejet social qui pourrait conduire à croire, notamment à l’adolescence, qu’il faut accepter d’avoir des rapports sexuels même en l’absence de désir ou de consentement pour être mieux acceptée par le groupe ou pour échapper à des situations de (cyber-)harcèlement de plus en plus fréquentes.

Le manque d’information sur la sexualité et sur les scénarios sociaux normaux ou anormaux de séduction – en particulier ceux qui devraient alerter d’un potentiel danger dans une relation (avec un homme ou une femme) – additionné aux déficits d’affirmation de soi que l’on retrouve fréquemment chez les femmes ayant un TSA pourraient contribuer à ce risque accru d’agression sexuelle, notamment du fait de leur difficulté à identifier et à se défendre face aux comportements sexuellement inappropriés [6], [10], [11].

Les adolescentes et les femmes du spectre de l’autisme, ainsi que leurs familles et les soignants qui s’en occupent, ne sont pas suffisamment informés et formés face aux risques particuliers de victimisation sexuelle auxquels ces femmes sont confrontées. Il faut dans ce contexte absolument améliorer les stratégies de prévention des violences sexuelles dans cette population.

[1] Global, regional, and national incidence, prevalence, and years lived with disability for 328 diseases and injuries for 195 countries, 1990–2016: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2016. Lancet Lond Engl. 2017 Sep 16;390(10100):1211–59.

[2] Satyanarayana VA, Chandra PS, Vaddiparti K. Mental health consequences of violence against women and girls. Curr Opin Psychiatry. 2015;28(5):350–6.

[3] OMS | rapport sur la prévention de la violence. WHO.http://www.who.int/violence_injury_prevention/violence/en/

[4] Oram S, Khalifeh H, Howard LM. Violence against women and mental health. Lancet Psychiatry. 2017 Feb;4(2):159–70.

[5] CDC. Data and Statistics | Autism Spectrum Disorder (ASD) | Centers for Disease Control and Prevention. 2018: https://www.cdc.gov/ncbddd/autism/data.html

[6] Brown-Lavoie SM, Viecili MA, Weiss JA. Sexual Knowledge and Victimization in Adults with Autism Spectrum Disorders. J Autism Dev Disord. 2014;44(9):2185–96.

[7] Weiss JA, Fardella MA. Victimization and Perpetration Experiences of Adults With Autism. Front Psychiatry [Internet]. 2018 [cited 2018 Jun 15];9. Available from: https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fpsyt.2018.00203/full#B3

[8] Brown KR, Peña EV, Rankin S. Unwanted Sexual Contact: Students With Autism and Other Disabilities at Greater Risk. J Coll Stud Dev. 2017 Jul 25;58(5):771–6.

[9] Dammeyer J, Chapman M. A national survey on violence and discrimination among people with disabilities. BMC Public Health. 2018 Mar 15;18:355.

[10] Roberts AL, Koenen KC, Lyall K, Robinson E, Weisskopf MG. Association of autistic traits in adulthood with childhood abuse, interpersonal victimization, and posttraumatic stress. Child Abuse Negl. 2015 Jul;45:135–42.

[11] Haney JL, Cullen JA. Learning About the Lived Experiences of Women with Autism from an Online Community. J Soc Work Disabil Rehabil. 2017 Mar;16(1):54–73.

[12] Dre M. Salmona, violences sexuelles faites aux personnes présentant des troubles du spectre de l’autisme et psychotraumatisme. 2017 Oct – France http://stopauxviolences.blogspot.com/2018/01/?m=1